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Trajectoire · 12 septembre 2026 · 10h01

Savon de Marseille : le patrimoine qu'on ne protège pas

Depuis décembre 2025, l'Europe permet enfin de protéger les produits artisanaux par une indication géographique. Le santon de Provence et l'espadrille catalane ont saisi la chance. Le savon de Marseille, lui, en est exclu, et pour une raison qui ne doit rien à Bruxelles ni à la concurrence étrangère.

Savon de Marseille : pourquoi le plus célèbre des savons français n'arrive toujours pas à se protéger

Arnaud 25, Public domain, via Wikimedia Commons

Le 26 juin 2026, l'Institut national de la propriété industrielle a publié les premières demandes françaises d'un nouveau type de label : l'indication géographique protégée pour les produits artisanaux. Deux savoir-faire provençaux et catalans ouvraient le bal, le santon de Provence et l'espadrille catalane (INPI). Un grand absent manquait pourtant à l'appel, alors qu'il est sans doute le produit artisanal français le plus connu au monde : le savon de Marseille. Cette absence n'est pas un oubli. Elle est l'aboutissement d'une longue histoire de rendez-vous manqués.

Le fait : l'Europe ouvre enfin la protection, sans le savon de Marseille

Depuis le 1er décembre 2025, un règlement européen permet, pour la première fois, de protéger par une indication géographique les produits artisanaux et industriels, et non plus seulement les vins et les aliments (Banque des Territoires). Concrètement, un produit labellisé bénéficie d'une protection dans les vingt-sept États membres et du droit d'arborer le logo officiel, qui interdit aux autres de se réclamer de son nom. La porcelaine de Limoges, la tapisserie d'Aubusson, le granit de Bretagne s'engagent dans la démarche.

Pour le savon de Marseille, cet outil ressemble à la protection espérée depuis des décennies. Mais il ne peut pas s'en saisir. La procédure simplifiée réserve l'accès rapide aux dénominations déjà protégées au niveau national, or le savon de Marseille n'a jamais obtenu cette reconnaissance. Sa demande d'indication géographique a été rejetée par l'INPI en 2018, rejet confirmé par la Cour de cassation le 16 mars 2022. Au moment où la porte s'ouvre en grand, le savon de Marseille reste sur le quai, faute d'avoir franchi la première marche.

Un savon vieux de sept siècles

Pour comprendre l'amertume des savonniers, il faut mesurer le poids de l'histoire qu'ils portent. Le savon tel qu'on le connaît descend du savon d'Alep, en Syrie, un pain cuit au chaudron rapporté par les routes marchandes de la Méditerranée médiévale. À Marseille, le premier savonnier attesté, un certain Crescas Davin, exerce dès 1371. Au fil des siècles, la cité phocéenne, riche de son huile d'olive et de son port, devient la capitale d'un savoir-faire recherché dans toute l'Europe.

Le moment décisif intervient le 5 octobre 1688. Par un édit, Colbert réglemente la fabrication et réserve le nom de savon de Marseille aux pains produits dans la région à partir d'huile d'olive pure, sans aucune graisse animale, sous peine de confiscation. Autrement dit, dès la fin du XVIIe siècle, la puissance publique savait déjà lier une appellation à un lieu et à un procédé, exactement ce que l'indication géographique moderne cherche à faire. La suite fut glorieuse : à la veille de la Première Guerre mondiale, Marseille comptait jusqu'à quatre-vingt-dix savonneries, et son savon partait laver le linge d'une bonne partie du continent. C'était l'une des grandes industries de la ville.

Puis vint le déclin, la concurrence des lessives industrielles, la désindustrialisation, la mondialisation. Aujourd'hui, il ne reste qu'une poignée de savonneries traditionnelles à perpétuer le geste, parmi lesquelles Fer à Cheval, fondée en 1856, Le Sérail, la Savonnerie du Midi ou Marius Fabre. Elles fabriquent quelques milliers de tonnes par an, une goutte d'eau dans l'océan mondial des savons vendus sous leur nom.

Quand 95 % des savons de Marseille ne viennent pas de Marseille

Car c'est là que le drame se noue. Faute de protection, le nom de savon de Marseille est devenu générique, utilisable par n'importe qui, n'importe où. On estime que 95 % des savons vendus dans le monde sous cette appellation ne sont pas fabriqués à Marseille. Les plus gros producteurs mondiaux de savon de Marseille sont désormais la Chine et la Turquie. Un pain fabriqué à l'autre bout du monde, à partir d'une base industrielle simplement colorée et moulée sur place, peut légalement porter le sceau qui a fait la réputation de la cité phocéenne. Le nom vaut de l'or, et l'or échappe à ceux qui l'ont forgé.

La vraie cause : une guerre entre savonniers

On pourrait croire à une injustice venue de l'étranger ou de Bruxelles. La réalité est plus dure, car l'obstacle est interne. Si le savon de Marseille n'a jamais obtenu sa protection, c'est d'abord parce que ceux qui le fabriquent ne s'accordent pas sur ce qu'il est. Plusieurs associations rivales défendent des définitions inconciliables. L'Union des professionnels du savon de Marseille, qui rassemble des savonneries historiques, veut réserver l'appellation aux savons fabriqués selon le procédé ancestral dans les Bouches-du-Rhône. L'Association des fabricants de savon de Marseille retient un périmètre élargi à la Provence. L'Association savon de Marseille France, elle, défend une définition liée au seul procédé de fabrication, sans condition de lieu, ce qui permettrait à des savonneries historiques installées ailleurs, comme à Nantes depuis 1830, de continuer à porter le nom.

Ces visions ne sont pas anecdotiques, elles touchent au coeur du produit, et chacune a ses raisons légitimes. Mais leur affrontement a un effet dévastateur : en déposant des dossiers concurrents et contradictoires, les savonniers ont conduit l'INPI puis la justice à tout rejeter, faute de demande cohérente. Le débat n'est d'ailleurs pas neuf. Dès le XVIIIe siècle, avec l'arrivée des huiles exotiques dans le port de Marseille, les fabricants s'étaient mis à remplacer une partie de l'huile d'olive par de l'huile de coprah ou de palme, moins chères. La question de savoir ce qu'est un vrai savon de Marseille divise donc la profession depuis près de trois cents ans.

Ce que Colbert avait résolu et que nous ne savons plus faire

Voilà le vertige de cette trajectoire. En 1688, un édit royal suffisait à protéger le savon de Marseille en le liant à un lieu et à un procédé. En 2026, avec un institut de la propriété industrielle, un cadre européen sur mesure et des décennies de procédures, le même produit reste sans protection. Non par manque d'outils, mais par manque d'accord entre ceux qu'il fait vivre.

La leçon dépasse de loin le monde des savonniers. Un nom, une réputation, un savoir-faire sont des actifs, souvent les plus précieux d'une entreprise ou d'une filière. Mais un actif que l'on ne protège pas finit par être capté par d'autres, et une fois un nom tombé dans le domaine public, le reconquérir devient presque impossible. Le savon de Marseille meurt de deux maux qui se conjuguent : une appellation laissée libre trop longtemps, et des héritiers qui préfèrent défendre chacun sa définition plutôt que s'unir pour sauver le tout. Face à des concurrents qui, eux, avancent groupés, la désunion coûte cher. Il reste jusqu'au 2 décembre 2026 pour déposer les dossiers dans le nouveau cadre européen. La question n'est pas de savoir si l'outil existe, il existe enfin. Elle est de savoir si, cette fois, ceux qui portent ce nom sauront parler d'une seule voix.

Sources : INPI sur les premières IGP artisanales (santon de Provence, espadrille catalane) ; Banque des Territoires sur le règlement européen ; arrêt de la Cour de cassation du 16 mars 2022 sur le rejet de l'IGP ; question écrite à l'Assemblée nationale sur les positions des associations ; édit de Colbert de 1688 et historique du savon de Marseille (sources documentaires marseillaises).

Signé : Nicolas Dejonckheere
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